Métropoli !
Mardi 12 avril 2005
À l’heure du déjeuner, je prends mon métro direction Notting Hill pour retrouver Catherine, présidente fondatrice et rédactrice en chef du Londres Badaboum. J’adore le métro londonien, surtout ma ligne, la Northern Line. Je lui ai même trouvé un nom, le métro poli (ou attaché "métropoli", tout de suite plus hype !) tellement ses intentions sont louables auprès des voyageurs. Avant d’arriver à chaque station, une voix féminine dit : "The next station is …" et "This train terminates at …", histoire de prévenir les aveugles de l’endroit où ils se trouvent. Pour les sourds, même topo avec un écran affichant toutes ces informations. Puis, une voix masculine, plus grotesque, vous demande de faire attention quand il y a un trou entre le train et le quai. Toutes les 6 secondes, la même voix retentit : "Please, mind the gap !", on se croirait dans Blade Runner, surtout que le métropoli est d’une profondeur terrifiante, comme un embarquement immédiat vers le centre de la Terre. Les escalators sont interminables, à certaines stations comme Goodge Street, sur la même ligne, des ascenseurs descendent les voyageurs vers les platforms (quais en anglais). Bien sur, les publicités courent partout dans cet ensemble sous-terrain, écrans plasma à l’entrée des stations, une trentaine de mini affiches le long des escaliers mécaniques, grandes sur les quais, petites dans le métro, elles s’alignent au dessus des sièges pour ne pas laisser un seul espace vide ! Business is business. J’arrive après un changement à Notting Hill, véritable chef-lieu français avec South-Kensington, j’aperçois de l’autre côté de la rue mon rendez-vous, Catherine, toute petite, enceinte de 8 mois au look top fashion, mini-jupes frou-frou et aux lunettes noires carrées, très intello. On se dit bonjour en se serrant la main et on se pose dans un Starbucks Coffee (vous savez la multinationale américaine ultra puissante qui a renoncé à s’implanter en France en dehors de la Région Parisienne ! Pas assez rentable la Province ?). Direct, elle me demande :
"- Qu’est-ce que tu vas faire à Londres ?
- J’ai rendez-vous le 25 avril avec une société de production française, mais dont le siège est basé à Londres, pour un job de journaliste (je ne m’attarde pas trop sur les détails…)
- D’accord, ce qui veut dire que tu vas rester un petit bout de temps ici ?
- Oui, au moins un an, si ce n’est plus.
- Bon, ça va. Tiens, voici mon magazine, Londres Badaboum, je t’ai amené les trois derniers numéros". Elle me les donne et part dans un monologue hystéro, speedé totale hype, pour présenter son premier "bébé".
- Tu vois, c’est très life style, un peu branché et j’accorde un soin particulier à l’esthétique du journal. Le premier article de deux pages, je me le garde, c’est ma ballade dans un quartier de Londres. Ensuite, on a une partie gourmet, sport, mode, emploi, et cætera ... Surtout, je veux que mes journalistes suivent à la lettre le concept Londres Badaboum, tu vois ? Pas de polémiques, de sujets à controverses, c’est clair, je n’en veux pas. Ce je veux, regarde (elle me montre deux pages sur la Chine dans l’avant-dernier numéro), tu vois, la journaliste m’a fait une sélection des restaurants, de bars, où choper de la musique chinoise, des bouquins, tendance voyage à Pékin, culture aussi. Je veux en quelques sorte une salade composée de pleins de petits articles sur tout ce qui touche à la Chine dans Londres.
- Ouais, je comprends. Ça fait combien de temps qu’il existe ?
- Deux ans.
- Pourquoi il n’y a que 13 numéros ?
- Parce qu’avant, je le sortais tous les mois, mais pour des raisons de stratégie publicitaire, je le parais maintenant tous les deux mois, non mais je tiens à ce que mon concept soit clair, c’est très important, sinon mes lecteurs prennent mon journal et le jettent ! Tu comprends ? (Elle lève le bras, j’ai un peu peur qu’elle me foute une claque)
- Oui, oui, bien sur. (Je pense : tu me prends pour un con ou quoi ?!)."
Elle a quand même l’art et la manière de vendre son canard bien pensant et safe. Elle reprend :
"- Fabien, faut pas se leurrer, le lecteur moyen de Londres badaboum est une femme au foyer de 35 balais, pétée de tunes avec trois gosses, une baby-sitter et un mari président de BNP Paribas, donc, on la joue soft dans l’écriture et on fait rêver les 300 000 français qui vivent à Londres ! (Je me disais aussi que je n’étais pas seul…). Qu’est-ce tu penses par démarrer un premier papier sur l’Italie ?
- Ouais, bonne idée…
- Un jeune journaliste avait démarré sur ce sujet mais son père est mort et il a du rentrer en vitesse en France. Il m’a pas envoyé ses premières recherches, mais tu devrais trouver beaucoup d’infos partout, t’as les Time Out, Internet. Regarde s’il y a une communauté ? Un quartier ? Des bons restaus à tous les prix ? Des bons plans ? Je veux du super cheap au restau le plus cher de Londres, je veux que les femmes françaises rêvent à l’inaccessible ! Pour dans trois semaines, tu peux m’écrire un papier ?
- Oui, sans problème. (J’ai du mal à en placer une, mais ça tombe bien, j’adore l’Italie, la bouffe, le pays, les italiens et le soleil de la méditerranée.)
- Quoi d’autres ? Ah oui, t’as un appareil photo ?
- Oui, j’ai un Conan ILSUS, à priori, les photos sont d’assez bonne qualité, je pense…
- Envoie un cliché à machin@londresbadaboum.com, je demanderai à Sandrine de la transférer à notre DA pour vérifier si elles passent en print. (traduction : … à notre directeur artistique pour vérifier si elles sont d’assez bonne qualité pour être publiées dans un magazine).
- Ok, je m’en occupe dès cet après-midi et je te tiens au courant pour mon papier.
- Et surtout, écris un plan, une structure quoi, de ton papier et envoie le moi pour que je le valide, ne commence pas à écrire avant, ne perds pas ton temps ! Puis, ensuite, pense à me donner une dead-line (traduction : une date limite pour envoyer l’article terminé). Ok ? Tout est clair ?
- Tout est clair.
- Bon, allez Fabien, bon courage et à bientôt.
- Merci, au revoir".
On se lève avec le sourire et je quitte madame Badaboum plutôt satisfait de l’entretien. Je repars dans le froid exaspérant. Il est facile de croiser dans les rues certains anglais, australiens ou néo-zélandais, osant se balader en tee-shirt quand je me les caille en pull et en blouson. Beaucoup de British girls arborent des mini jupes ras-les-hanches et des petits hauts en résille sans éprouver le moindre frisson face à ce temps démoniaque. Comment font-elles ? Mystère ! À la maison, Yannek (voici enfin le nom de mon jeune colocataire serveur) prépare du café. Il m’en propose, off course, j’accepte et on se pose tous les deux sur le perron de l’entrée avec un café et une cigarette, on discute allègrement. Il est strictement interdit de fumer dans la maison de Marek, sous peine d’être viré sur le champ. Yannek a failli se retrouver sans domicile fixe après une tentative, risquée, il faut bien le dire. J’adore croiser mes voisins. Deux énergumènes passent devant nous : le premier, un jeune, ne doit pas être loin de l’éthylisme, la gueule toute rose. Il nous pose une question du genre : "Vous êtes nos fucking voisins ?". Pas très aimable. Heureusement que sa copine est là, derrière lui, pour le diriger vers un chemin et le pousser à ne pas squatter avec nous. Merci madame ! 5 minutes plus tard, le second, un vieux black, marche avec une béquille. Le visage émacié par la consommation abusive de stupéfiants et d’alcool, il s’approche de nous le sourire sans dent pour nous taper une cigarette. Je m’exécute et nous propose en riant si on ne veut pas fumer de la bonne Ganja avec lui. Non merci, vraiment, l’herbe est interdite en Angleterre et je ne tiens pas à me retrouver derrière des barreaux. Mon voisinage est hors du commun, comment dire, authentique, c’est le terme. Tonight, Sophie débarque avec son gros sac de voyage et une mine d’enterrement. Assez grande, de superbes cheveux châtain, les yeux bleus et une peau blanche, elle me fait un peu penser à Céline Fion. On fait les présentations et, dans le living-room, pendant qu’elle mange des pâtes Bolino, j’ose m’asseoir sur la touffe rose et poilue et pose 45000 questions, comme d’habitude :
"- Ça fait longtemps que t’es sur Londres ?
- Un an et demi.
- Quand même ! Et t’es étudiante, c’est ça ?
- Oui, en master de management de conférences à l’université de Westminster. Et toi, tu vas faire quoi ?
- Journaliste, à priori, dans une boîte de prod’ et j’ai trouvé des piges à faire pour un magazine français, Londres Badaboum.
- Londres Badaboum ? Franchement, je ne le trouve pas génial !
- Normal, ils ciblent plutôt les 30 – 50 ans bien pétés de tunes. Mais, les articles ont l’air intéressant à écrire, mon premier sera sur l’Italie à Londres, les bars, les restaurants, la culture, c’est cool. Sans vouloir être discret, t’arrives à subvenir à tes besoins ?
- Ouais, je suis baby-sitter dans une famille française, ça paye le loyer et mes parents me versent de l’argent tous les mois".
Elle avale ses pâtes Bolino la mine déconfite.
"- Oh la la, t’as pas l’air très heureuse d’être revenue à Londres ?
- Non, je suis resté trois semaines à Toulouse, et je suis dégoûtée d’être rentré mais bon, je sais pourquoi…
- Ah bon ? Pourquoi ?
- Parce que j’ai rencontré un mec, voilà pourquoi.
- C’est super, je comprends pourquoi tu fais la gueule. Il s’appelle comment ? Il fait quoi ? Il habite où ?
- Il s’appelle Bruno, il a 31 ans et il vit à Toulouse aussi. Il est juriste au chômage et animateur d’une émission de radio. Ca me change de Rob. J’en suis tombé amoureuse, mais lui ne voulait qu’une chose : baiser, c’est tout. Il ne m’appelait que pour ça, j’étais vraiment conne.
- J’imagine, t’en es tombé amoureuse avant d’en tomber malheureuse !
- Exactement. Enfin, encore deux mois et je plie bagages."
Les pâtes Bolino terminées, Sophie se lève en direction de la cuisine prendre un yoghourt grec et une cuillère. La tête dans le frigo, elle balance :
"- T’as fais connaissance avec Marek et Yannek ?
- Ouais, ils ont l’air cool tous les deux."
Voilà l’intérêt de ne pas vivre avec des gens qui comprennent le français, on peut jaser sur eux en toute tranquillité, que c’est vil et bas… Ma colocataire s’assoit de nouveau :
"- Tu sais que Marek, il est spécial quand même. Des fois, on se prend un peu la tête. Il m’a raconté qu’avant, il était victime de TOC, les Troubles Obsessionnels Compulsifs. Maintenant, il reste très maniaque sur le ménage et les odeurs de cigarette.
- Je ne savais pas, il n’en parle pas.
- Ses études de psychologie l’ont vachement aidé à sortir de ces troubles.
- D’accord.
- … Et tu vas voir qu’il lui arrive de ne rien faire de l’après-midi, c’est hallucinant. Il n’a pas de télé, il fait la sieste, puis reste dans son canapé, ou sur Internet. C’est horrible. Ah oui ! Il adore aussi écouter de la musique super fort et chanter par-dessus, tu verras ! Par contre, dès qu’il m’est arrivé d’en mettre dans ma chambre, il montait à l’étage pour me demander de baisser le son ! Tu sens que t’es chez lui, tu vois ?
- Ouais, je conceptualise bien, là, pas de souci…
- Et il y a encore six mois, il mélangeait le liquide vaisselle avec l’eau, histoire d’économiser quelques pennies, tu te rends compte ?
- Dis donc, ça lui en fait des problèmes !
- Avant toi, il y avait un anglais qui s’appelait Gary. Je suis sur que Marek en est tombé amoureux et le jour où Gary a ramené un copain, Marek a tout fait pour les virer tous les deux. Il a trouvé de gros prétextes du style qu’ils prenaient des douches trop longues, qu’ils n’essuyaient pas le sol de la salle de bain ensuite, qu’ils faisaient du bruit. Pour finir, il a fait savoir à Gary qu’il voulait transformer la chambre en bureau, mon coloc est parti. C’était il y a trois mois, depuis, pas de bureau ! Je reste persuadé que c’était une vieille excuse.
- Putain, à ce point là !
- Ouais, je te dis. Bon, je monte ranger mes affaires, à plus Fabien.
- Ciao."
Polémiques sur radio ragots ! Je reste assis quelques minutes sur la touffe rose en espérant ne jamais rentrer en conflit avec Marek. Il est sympa mais a des humeurs étranges, des comportements de petite fille quelques fois. Dans une fiction de vie, il serait un excellent serial-killer. Derrière une façade lisse, il truciderait à coups de couteau de cuisine ses colocataires et les enterrerait ensuite dans son minuscule jardin !
RabbA